Il était bien naturel que l’opinion publique crût à une panacée : pendant des années, on l’avait bercée de la confortable conviction qu’on pourrait gagner une guerre au moyen d’expédients technologiques dus à l’ingéniosité yankee. Par exemple des bombardements à partir d’appareils fort coûteux, volant si haut qu’ils resteraient hors d’atteinte. Cette idée fausse avait été en grande partie répandue par le gouvernement américain lui-même, comme en témoigne une brochure officielle à grand tirage sur le bombardier, The Weapon of Ultimate Victory [L'arme de la victoire finale]. Elle ne porte aucune date, mais son insistance à répéter que « l’Amérique ne peut pas perdre cette guerre » suggère fin 1942, époque où l’on pouvait en douter. L’arme de la victoire finale, c’est en fait la Flying Fortress B 17, la Forteresse Volante, « plus puissant bombardier jamais construit », véritable instrument de précision « muni du viseur de bombardement Norden, incroyable d’exactitude : à 6 000 m d’altitude, il touche dans un rayon de 8 m ». Et la parfaite protection de l’équipage est soulignée à l’envi. On lit sous une photo : « En toute sécurité à l’intérieur du solide fuselage de son bombardier, ce mitrailleur pointe son arme lourde [de calibre 50]. » On croirait que la DCA n’a jamais été inventée ! (Au cours de l’année 1942, l’US Army Air Corps demanda au War Writers Board du matériel susceptible d’« effacer l’impression fausse que le poste de mitrailleur d’arrière, qui est risqué, est forcément la voie rapide vers le suicide ».) La haute altitude (« 11 000 m ») d’où elle opère permet à la Forteresse Volante de « mener des raids en plein jour avec une marge de sécurité supérieure à n’importe quel autre bombardier », et elle garantit que cet appareil constituera « la plus mauvaise cible jamais fabriquée ». Soumis à ce genre de publicité, seul un sadique ou un cynique invétéré aurait pu prédire en 1942 qu’à la fin de la guerre les débris calcinés et tordus d’environ 22 000 de ces bombardiers alliés joncheraient les campagnes d’Europe et d’Asie, mêlés aux restes épars de près de 110 000 aviateurs. Il était impossible d’imaginer en 1942 les futures multitudes en droit de dire, avec les hommes d’équipage du bombardier dans le poème de Randall Jarrell « Losses » [Pertes] : Nos corps gisent parmi Les gens que nous avons tués et jamais vus. En réalité, les bombardements se révélèrent si grossièrement imprécis que les appareils devaient descendre très bas sous le feu de la DCA pour frapper un tant soit peu aux alentours de leur cible – et même ainsi il leur arrivait très souvent de la manquer complètement. La guerre se prolongeant, « bombardement de précision » devint une spirituelle contradiction dans les termes dont les équipages pouvaient savourer l’humour noir. Il était devenu évident pour tout le monde (sauf pour les lointains lecteurs de Life et du Saturday Evening Post) que, si l’on pouvait détruire quantité de choses avec des bombes, ce n’était pas forcément celles que l’on avait en tête. Naviguer à travers les vents, les nuages, les turbulences soulevait de tels problèmes que, dès août 1941, même le plus naïf des officiers supérieurs du RAF Bomber Command avait compris que, dans une mission normale, « un bombardier sur dix seulement parvient dans un rayon de 8 km de la cible qui lui a été assignée ». Au cours des premiers raids allemands contre Londres, où cinq cents tonnes de bombes furent jetées du ciel, il n’y en eut que la moitié pour tomber sur la terre ferme et trente seulement sur Londres. Le populaire commentateur J. B. Priestley imagina narcissiquement que l’une des cibles principales était Broadcasting House où il officiait, mais en réalité les Allemands avaient eu bien de la chance de toucher quelque chose dans Londres. Un épisode mémorable eut lieu le 10 mai 1940: une escadrille de la Luftwaffe, partie bombarder Dijon, se trompa et largua son chargement sur ses propres civils à Fribourg-en-Brisgau, tuant cinquante-sept d’entre eux. En imputant immédiatement cette atrocité (selon les critères de pensée à cette date) aux Français, puis aux Britanniques, la propagande allemande exploita la ferme conviction de l’opinion qu’un bombardier frappait ce qu’il avait visé. Même dans les forces aériennes, certains furent extrêmement lents à saisir. Par exemple ceux qui avaient lu et cru des ouvrages pleins d’optimisme comme La Guerre de l’air (1921), du général italien Giulio Douhet. Seuls les bombardements, assurait-il, gagneraient les guerres de l’avenir. L’hypothèse implicite du livre, c’était que les êtres humains pouvaient réaliser sans erreur grossière tout ce qu’ils se proposaient rationnellement, et que des forces naturelles (vent, mauvais temps) ou des entraves psychologiques à la volonté (lassitude, panique, comportement d’autodestruction) n’y sauraient rien changer. Au début de la guerre, on croyait fermement que des gaz toxiques seraient utilisés contre les civils, et qu’ils leur parviendraient dans des bombes jetées d’avion. Ce ne fut pas le cas, mais cela ne veut pas dire que des considérations humanitaires prévalurent. Disons plutôt que le bombardement aérien révéla peu à peu ses limites, et rappela aux rationalistes que l’homme ne contrôle ni la force du vent ni sa direction. Quelques entêtés, comme Sir Arthur Harris, chef suprême du RAF Bomber Command, ne cédèrent jamais un pouce de leur inébranlable certitude : seuls les bombardements pourraient mettre l’Allemagne à genoux. Un texte quasiment sacré soutenait leur foi : Victory Through Air Power (1942), d’Alexander Seversky. Quand les Alliés pilonnèrent les Italiens sur l’île de Pantelleria en juin 1943, le général Spaatz, de l’US Air Corps, conclut que les bombardements « pouvaient acculer à la capitulation dans les six mois n’importe quelle grande puissance actuellement existante…».
Paul Fussell, À la guerre, psychologie et comportements pendant la Seconde guerre mondiale, Points – histoire, seuil, 1992.
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