Stéphane Beaud et Olivier Masclet.
Comparant la génération des “marcheurs pour l’égalité” de 1983 et la” génération des émeutes” de 2005 les auteurs y voient “une clé d’interprétation des transformations qui affectent depuis 20 ans l’univers des jeunes des milieux populaires”. Ils voient dans la marche de 1983 un “évènement dateur” qui constitue une génération politique. Cette génération, pour l’essentiel composée d’Algériens, exprime un désir de reconnaissance. Elle naît au moment où l’espoir du retour disparaît et revendique une place à part entière dans la société française. Elle se tourne tout naturellement vers la gauche (les jeunes marcheurs sont reçus à l’Elysée par F. Mitterrand)
La seconde plus hétérogène s’est constituée au cours des années 90. Cette “génération des cités” rejette la politique. Elle naît dans un climat de suspicion (montée du FN, remaniements du code de la nationalité) qui oppose les “Français de papier” aux “Français de souche”. Les émeutes dans les quartiers à partir de 1990-1991 constituent pour les auteurs “un tournant dans les relations entre ces jeunes et la police”. Le maintien de l’ordre devient une priorité dans les discours et dans l’action policière. Les rapports sociaux cessent d’être lus comme un rapport de classe et se racialisent.
Les auteurs reprennent l’expression de “génération sacrifiée” à partir de trois critères : 1° Cette génération est entrée dans la “compétition scolaire” (80% d’une classe d’âge au baccalauréat) sans y être préparée. 2° Une forte inégalité de résultats entre garçons et filles: “Il n’y a pas d’avenir objectif pour les garçons sortis précocement de l’école, sans qualification professionnelle”.3° Ils ont grandi dans des cités qui se sont prolétarisées (cf. article précédent).
La part des ouvriers qualifiés s’est fortement réduite, le niveau bas est souvent requis par les employeurs parce qu’il est un indice de polyvalence potentielle. Les garçons des cités sont dépourvus de savoir faire relationnel, incapables de garder leur calme, de faire preuve de “self control”. Il leur est impossible de compenser sur le marché du travail les insuffisances de leur formation initiale comme le pouvaient les jeunes des milieux populaires pendant les trente glorieuses.
La socialisation de ces jeunes se fait donc aujourd’hui dans des quartiers “ghettoïsés”. La population est loin d’y être homogène car y voisinent plusieurs générations d’immigrés. Les familles algériennes sont devenues minoritaires. Le nombre de familles turques, marocaines, africaines augmente. La politique de regroupement des organismes de logement social favorise les clans, les affrontements ethniques. Beaucoup de familles sont monoparentales. Les garçons grandissent donc dans un cadre très différent de celui de la génération des “Beurs”. Une culture de rue, “une insularité culturelle” où les jeunes supportent mal le regard des adultes. L’Islam devient alors un “moyen de se requalifier symboliquement”. Il séduit aussi les lycéens des sections scientifiques et les étudiants menacés de déclassement”. Des jeunes filles revendiquent le port du voile, “symbole de leur liberté de culte”. Pour d’autre “il s’agit d’un retour forcé à la religion sous la pression des “entrepreneurs d’Islam” et aux formes d’intimidation sexuelle des garçons”.
Les premières enquêtes statistiques sur les émeutes de novembre 2005 indiquent qu’elle se développent dans les ZUS où les familles nombreuses, monoparentales, originaires de l’Afrique subsaharienne sont surreprésentées. Les auteurs concluent en indiquant que si la génération des Beurs, élevée dans le projet de retour, éprouvait des sentiments ambivalents entre rejet et identification, la génération suivante n’a pas d’autre perspective que la société française qui “lui adresse en permanence une fin de non-recevoir”. Ils portent une appréciation plus positive que l’auteur précédent sur l’appel des indigènes de la république qui “tend à rigidifier les “origines” comme principe majeur d’identification des identités”, mais “oblige à ne plus se voiler la face sur l’ensemble des processus qui, depuis deux décennies au moins, stigmatisent et infériorisent les jeunes d’origine immigée, contribuant grandement à ce que, en retour, ils ne se construisent plus socialement qu’en tant qu’Arabes ou Noirs”.
Stéphane Baud est professeur à l’Université de Nantes et Olivier Masclet à l’université Paris V – Sorbonne.
Une (très) rapide présentation de l’école des Annales sur Wikipedia
Présentation de la revue sue le site de l’EHESS.
Une partie des anciens n° est disponible sur le site Persée
Stéphane Beaud est l’auteur de trois livres remarquables :
Pays de malheur, éditions la découverte, 2005 : “« Cher monsieur, je me permets de vous écrire pour vous remercier. J’ai terminé votre enquête 80 % au bac. C’est un livre qui m’a à la fois ému (j’ai souvent eu les larmes aux yeux) et mis en colère (contre moi-même). C’est incroyable à quel point les vies que vous avez décrites ressemblent à la mienne… »
Le livre dont il est question : 80% d’une classe d’âge au bac … et après?, éditions la découverte, 2003.

et enfin: émeutes urbaines, violence sociale, Seuil, 2003.
