Monthly Archive for juillet, 2008

Le « miracle » économique japonais.

Cette note de lecture est une brève synthèse de l’entretien accordé à la revue L’histoire par Sébastien Lechevalier, et publié dans le n° de la revue.

On appelle « miracle économique » japonais la période pendant laquelle, de 1950 à 1974, l’économie japonaise connait une croissance moyenne de 10% par an, très supérieure à celle des pays développés.

L’auteur souligne tout d’abord la situation en apparence désespérée du japon à l’issue de la seconde guerre mondiale:

  • 3 millions de morts sur une population de 73 millions au début du conflit.
  • des pertes matérielles avec la detruction de la plupart des grandes villes.

Mais il nuance immédiatement ce propos en rappelant que cela fait régresser le Japon au niveau qu’il avait atteind… en 1935 (il est vrai en pleine crise économique mondiale (donc à un niveau inférieur à celui d’avant 1929). La guerre, souligne-t-il a également permis d’importants progrès dans certains secteurs:

  • la production d’acier a plus que doublée pendant la guerre, passant de 3 à 6,6 millions de tonnes, pour ne redescendre qu’à 5,6 à la fin du conflit.
  • La main d’oeuvre spécialisée n’a pas été mobilisée pour les besoins militaires, elle est donc disponible et intacte à la fin du conflit.
  • C’est pendant la guerre que s’est généralisé l’appel à la sous traitance qui assurera au système sa souplesse et sa réactivité pendant les trente glorieuses.
  • C’est pendant la guerre également que se met en place le système de financement original qui consiste à faire d’une banque le créditeur privilégié d’une entreprise, à des conditions avantageuses, en échange d’un droit de regard sur sa gestion (système dit de la « banque principale »).
  • L’intervention de l’Etat se prolonge après-guerre avec le « contrôle administratif » assuré par le MITI (Ministère de l’industrie et du commerce).


L’occupation américaine durera de septembre 1945 jusqu’en avril 1952. Dans un premier temps, les Américains cherchent à démocratiser la société japonaise. Ils démantèlent les zaibatsu et une nouvelle législation interdit les cartels. De même, une réforme agraire limite la concentration des terres. Cette mesure ainsi que la diffusion de nouvelles techniques agricoles, permet d’augmenter la production et d’améliorer les revenus agricoles (elle permet aussi comme à Taiwan, de limiter l’attrait des idées communistes dans les campagnes).

à partir de 1948 la responsabilité de la reconstruction passe au gouvernement japonais. Celui-ci met en place un système de production prioritaire, qui dans la période de pénurie de l’après-guerre, conduit à privilégier les industries lourdes (charbon et acier).

La détérioration de la situation en Asie orientale (perte de la Chine continentale, puis guerre de Corée) conduit les Américains à reconsidérer leur politique à l’égard du Japon. Il s’agit désormais de remettre sur pied le plus rapidement possible le pays, et d’en faire un allié. Une parité, très favorable au Japon est fixée: 1$ pour 360 yens. Elle perdurera jusqu’en 1971. la guerre de Corée stimule la croissance industrielle (indice 100 en 1949, 240 en 1954).

La période du miracle commence au début des années 50. Elle correspond à nos « trente glorieuses ». Les principaux secteurs d’activité sont alors:

  • le textile.
  • la sidérurgie.
  • la chimie.
  • le secteur de la machine-outil.

A partir du début des années 70, l’économie japonaise subit une série de chocs négatifs (fin du système de Bretton Woods, chocs pétroliers de 1973 et 1979, appréciation du Yen à la suite des accords du Plaza en 1985). Neanmoins, l’économie japonaise continue de croitre à un rythme de 5%/an, très supérieur donc à celui des économies occidentales.

Ce sont les années 90 qui constituent une véritable rupture, avec un taux de croissance qui ne dépasse plus 1%/an. On parle au japon de « décennie perdue ». Deux facteurs expliquent les bonnes performance de l’économie japonnaise: Les progrès technologiques et  à partir des années 70 surtout les exportations. Peut-on dès lors définir un « modèle japonais »? On peut considérer que c’est la combinaison des deux modèles suivants:

Pour certains, l’originalité du modèle se situe au niveau de l’organisation des firmes, qui repose sur l’établissement de relations à long terme entre les partenaires (actionnaires, direction, banque, personnel). Cela se traduit entre autre dans les grandes entreprises par « l’emploi à vie » (en fait un emploi à long terme, on ne licencie l’employé qu’après avoir épuisé toutes les autres solutions comme le chômage partiel, etc…. En contrepartie, on demande au salarié une sorte de patriotisme d’entreprise).

Pour d’autre, c’est à un niveau plus général qu’il faut chercher la recette du succès, dans les formes de coordination: Au sein des Keiretsu, entre les les grandes entreprises et leurs sous traitants, entre les entreprises et leurs salariés, à travers des relations sociales très formalisées (shunto: négociations salariales de printemps, grèves symboliques: un brassard au lieu d’un arrêt de travail, etc..). Contrairement aux idées reçues sur les japonais et la société japonaise, il s’agit de faire appel aux individus pour qu’ils gèrent les fluctuations de la demande et dans l’atelier les défauts de fabrication. Comme dans le modèle japonais en général, cette implication est obtenue en échange d’avantages concrets (stabilité de l’emploi, progression salariale et hiérarchique. Il s’agit donc de donnant-donnant.

Le toyotisme, qui s’est développé dans l’entreprise toyota, à partir des années 50, n’est que l’une des modalités, une des formes possibles de ce modèle. à la différence dutaylorisme qui mise sur la mécanisation à outrance, on peut parler dans le cas du toyotisme, d’humanisation. ce système n’a jamais été étendu à un grand nombre d’entreprises, contrairement à ce qui a beaucoup été dit ici (et bien sur dans de nombreux manuels de géographie…). Les Japonais ne sont pas des fourmis, si ils travaillent plus que les Français (- de 1800 heures contres – de 1600 en France), ils travaillent moins que les Américains (+ de 1900 heures par an).

Le système des « trois trésors » (« emploi à vie », salaire à l’ancienneté et syndicat d’entreprise) mis en place dans les années 50 est aujourd’hui largement abandonné. Les années 90 sont marquées par les conséquences d’une une forte dérégulation de l’économie entammée dans les années 80, et qui pour l’auteur est d’ailleurs à l’origine de biens des difficultés du pays (spéculation, foncière et financière). Les liens entre keretsu et sous traitance se sont dsitendus et il n’y a plus de véritable politique industrielle (disparition du MITI). Le Japon se raproche d’un capitalisme anglo-saxon (tout pour l’actionnaire, rien pour le personnel ou les intérêts à long terme de l’entreprise).

Les entreprises japonaises adoptent aujourd’hui des stratégies très diversifiées: Il n’y a plus de modèle japonais!

Russie: Ruée vers l’est ou pas?

Khanty-Mansiysk a des projets ambitieux: faire ériger par l’architecte britannique N. Foster une tour de verre « écologique » de 280 m.

Tandis que nos manuels décrivent une Sibérie qui se vide, Le monde du 27 juin 2008 consacre un article intitulé Ruée vers l’est à la ville de Khanty-Mansiysk en Sibérie occidentale. Hors, qu’y lit-on?

Vitrine du miracle pétrolier russe, cette ancienne terre de relégation attire de nouveaux pionniers

Khanty-Mansiysk n’a rien d’une cité russe ordinaire. Inutile de chercher les toits rouillés caractéristiques des villes moyennes de la gloubinka (province). Tout est neuf ou fraîchement repeint. Avec ses toitures rutilantes, ses immeubles colorés, ses rues proprettes bordées d’arbres, la ville, située à 2 000 km de Moscou, au milieu d’un marécage au croisement des fleuves Ob et Irtych, en Sibérie occidentale, a l’air d’une construction de Lego au coeur de l’austère taïga sibérienne…Capitale d’un territoire grand comme la France, d’où est extrait 60 % du pétrole russe, Khanty- Mansiysk, 65 000 habitants, est devenue le symbole de cette Russie où « il fait bon vivre » promise par le Kremlin

En quinze ans, grâce aux retombées de l’or noir, la ville a fait peau neuve. Elle s’est dotée d’un hôpital ultramoderne qui soigne toute la région. Son directeur adjoint, Alexeï Dobrovolski, 37 ans, est fier de montrer son « robot chirurgical », dernier cri. « Les Etats-Unis en ont 500, la Russie seulement 2, l’un est à Ekaterinbourg, l’autre ici. » Alexeï vient tout juste de suivre une formation à Strasbourg pour se servir de ce robot. Il a « opéré des cochons » pour se faire la main.

Le centre-ville arbore des fontaines kitsch, une salle de concert futuriste, un « centre artistique pour les enfants doués du Nord ». La galerie d’art fait ses emplettes chez Sotheby’s et Christie’s…

« J’aime ce qui est beau », confie [le gouverneur] un apparatchik à la crinière blanche. En place depuis dix-neuf ans, il a traversé sans encombre la chute de l’URSS, les persécutions contre Ioukos, l’annulation de l’élection des gouverneurs au suffrage universel… Depuis l’imposition par Vladimir Poutine de la « verticale du pouvoir », la région donne l’essentiel de ses revenus à Moscou, qui lui en reverse ensuite une partie. « Nous n’avons pas tant d’argent que cela ! Il en manque toujours ! », soupire le gouverneur.

En 2001, lors d’une visite à Novy Ourengoï, la ville du district autonome Iamalo-Nenets voisin, où sont extraits 80 % du gaz russe, Vladimir Poutine avait piqué une colère contre les « intermédiaires » qui prenaient leur dîme sur la vente de l’or bleu. « Où est l’argent ? », avait-il demandé abruptement à Alexeï Miller, directeur exécutif de Gazprom, resté sans voix. Quelques arrestations plus tard – Mikhaïl Khodorkovski, patron de Ioukos en 2003, Alexeï Barinov, gouverneur du district Iamalo-Nenets en 2006 -, le message a été entendu. « Les relations entre le business, la population, l’Etat, ont été revues à l’équilibre », résume sobrement le gouverneur.

Colonisés sous les tsars, peuplés à marche forcée par le pouvoir soviétique à coups de goulags et de zones de relégation, devenus à la fin des années 1960 le centre de l’attention des planificateurs communistes, la Sibérie et le Grand Nord détiennent la plupart des ressources naturelles du pays. Le territoire Iamalo-Nenets est riche en gaz, la région de Khanty-Mansiysk regorge de pétrole, la république de Sakha (ex-Iakoutie) recèle de l’or et des diamants.

Avec 1,5 million d’habitants seulement, la région de Khanty-Mansiysk, vaste territoire marécageux semblable à une éponge imbibée de pétrole, est la quatrième de la Fédération russe en termes de richesse. Le revenu moyen par habitant y est plus élevé qu’à Saint-Pétersbourg (653 euros par mois et par habitant contre 420 pour l’ancienne capitale impériale). Plus au nord, les habitants du district Iamalo-Nenets ont un niveau de vie plus élevé que les Moscovites (1 411 euros mensuels contre 868).

Attirés par les primes et le « paquet social » (crèches, écoles, hôpitaux hors normes, vacances payées), les ouvriers du pétrole et du gaz affluaient à l’époque soviétique. Mais ils ne restaient pas. Sitôt leurs contrats achevés, ils rejoignaient « la grande terre », la Russie d’Europe où le climat est plus clément et les infrastructures mieux développées. Depuis dix ans, les nouveaux migrants s’installent dans le long terme. « Il y a quarante ans, le territoire de Khanty-Mansiysk comptait 120 000 habitants. Aujourd’hui, il y en a dix fois plus », insiste le gouverneur.

Ukrainien de Kharkov, Viktor Sosietch, 36 ans, est venu tenter sa chance il y a treize ans. Il a trouvé à s’employer comme géologue pour un salaire de 650 euros mensuels. Il a fini par faire venir sa femme, Natalia, qui travaille dans une banque locale pour un salaire équivalent. Trois filles sont nées. Le ménage a commencé à vivre mieux lorsque Viktor, avec deux associés, a créé sa propre société de transport. Les bénéfices de l’entreprise assurent à la petite famille un revenu mensuel de 13 000 euros. Elle a acheté un appartement, voyage à l’étranger « au moins deux fois par an ». Valera, 7 ans, aime par-dessus tout « aller à la mer Rouge ». Malgré le climat – neuf mois d’hiver et quatre semaines d’été infestées de moustiques -, ils n’envisagent pas de vivre ailleurs. Une piste de ski avec remonte- pentes va être installée au pied de leur immeuble, l’école des filles est toute proche et « la ville connaît un faible taux de criminalité ».

Arrivés il y a douze ans de Magnitogorsk, grosse ville industrielle de l’Oural, les époux Chatskikh, la cinquantaine, enseignants au « centre artistique pour les enfants doués du Nord », ne quitteraient la ville pour rien au monde. Leurs salaires sont trois fois plus élevés que dans la partie européenne de la Russie. Et puis « la vie culturelle est telle ici que nous n’avons plus rien à envier à Moscou ! C’est la fin du complexe d’infériorité de la province russe ! », s’exclame Vladimir Vassilievitch.

Selon l’opposant Iouri Chagout, « 41 % des logements en ville sont vétustes ». Il faudrait construire davantage de logements sociaux, mais l’heure est à la spéculation immobilière. En vingt ans, la population de la ville a doublé. Grâce aux encouragements matériels prodigués aux jeunes mères, le taux de natalité est plus élevé (17 pour 1 000) qu’à Moscou (9 pour 1 000).

Marie Jégo

Les paradis fiscaux

Résumé d’un article publié dans le journal Le Monde du mercredi 9 juillet 2008

Le pré révolutionnaire quotidien du soir Le Monde s’interroge: »Que faire contre les paradis fiscaux? » dans un dossier publié le 9 juillet 2008, qui retrace l’historique du phénomène, son extension géographique, ses effets (catastrophiques) sur l’économie mondiale. Ces États, complices des pires mafias et des plus abominables crimes se situant parfois à nos portes…

Qu’est-ce que c’est?

Christian Chavagneux et Ronen Palan, auteurs des Paradis fiscaux (La Découverte, 2007, 122 pages, 8,50 euros), distinguent dix critères pour identifier ce type de place. Parmi eux :

- une taxation faible ou nulle pour les non-résidents,

- un secret bancaire renforcé,

- des procédures d’enregistrement souples pour les entreprises qui désirent s’y installer.

Tout circule via les paradis fiscaux : de l’argent propre, sale, des sommes provenant de l’évasion fiscale… Et après les avoir laissés prospérer, les grandes puissances économiques s’inquiètent aujourd’hui de leur essor. A la suite des attentats du 11-Septembre, les Etats-Unis ont réalisé que l’argent du terrorisme y avait en partie transité. Ces derniers mois, plusieurs scandales sont aussi venus démontrer comment ces places favorisaient la fraude fiscale à grande échelle, comme au Liechtenstein, où il a été découvert que plus d’un millier d’Occidentaux – dont 200 Français – y avaient placé leur pécule.

Historique.

Ils sont apparus dans les années 1880, aux Etats-Unis. A l’époque, les Etats du New Jersey et du Delaware jalousaient New York et le Massachusetts qui concentraient la plupart des sièges sociaux des entreprises et enregistraient, en conséquence, de fortes rentrées fiscales. Pour les concurrencer, le New Jersey a instauré une législation plafonnant l’impôt sur les sociétés. En 1898, le Delaware a fait de même. Aujourd’hui, selon MM. Chavagneux et Palan, « la moitié des entreprises américaines cotées en Bourse ont leur siège social dans le Delaware ».

Dans les années 1920, suite à des différends commerciaux, des juges britanniques ont considéré qu’une entreprise anglaise installée à l’étranger et faisant affaire hors du Royaume-Uni ne devait pas être assujettie à l’impôt anglais. Le principe de résidence fictive pour raison fiscale a alors de facto été créé. L’instauration par la Suisse, en 1934, d’une loi punissant pénalement la violation du secret bancaire a parachevé les principes qu’imitent aujourd’hui de nombreuses places.

La première vague de création de paradis fiscaux a eu lieu dans les années 1930. C’est à cette époque, par exemple, que se développent le Liechtenstein ou Gibraltar. La deuxième remonte aux années 1960. Leur expansion est allée de pair avec la mondialisation. Le phénomène se poursuit aujourd’hui, particulièrement en Asie, avec l’essor de Singapour, pays devenu une sorte de « Suisse asiatique »…

Pour ou contre les paradis fiscaux ?

Depuis 2002, l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) a lancé un vaste programme – le Forum mondial pour la fiscalité – visant à instaurer une « équité et une concurrence loyale » en matière fiscale. A terme, le but est d’obliger les paradis fiscaux, par la négociation, à limiter leur « dumping fiscal ». Pour de nombreuses associations, comme le réseau Tax Justice, et les grands argentiers de tout bord, les paradis fiscaux constituent – en plus d’un risque criminel – une vaste incitation à l’évasion fiscale, et donc un manque à gagner pour les Etats.

Le montant de l’argent du crime circulant dans les paradis fiscaux reste un chiffre mystère. Seul consensus : l’argent blanchi vient essentiellement du trafic de drogue, puis du trafic d’armes et de la traite d’êtres humains. Les experts s’accordent aussi pour affirmer que les sommes blanchies via des paradis fiscaux sont telles que des pans entiers de l’économie de certains pays peuvent changer de mains et les déstabiliser. Ils citent l’exemple du marché immobilier en Espagne, ou les économies de nombreux pays africains.

Toutes les places offshore ne sont pas exposées au blanchiment dans les mêmes proportions. Le principe général veut que les paradis fiscaux dont le secret bancaire est le plus jalousement protégé soient les plus « gangrenés ». Certaines destinations plutôt bien disposées à échanger des renseignements sont considérées comme des zones exposées. C’est le cas de Malte, qui a toujours intéressé les organisations criminelles des pays de l’Est et du Proche-Orient.

La lutte contre les paradis fiscaux a réellement commencé à s’organiser à partir des années 2000, les Etats voulant limiter leur déficit budgétaire. Elle s’est essentiellement mise en place grâce aux listes noires établies par l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) ou par le Groupe d’action financière (GAFI). Mais, progressivement, ces listes se sont vidées. Aujourd’hui, l’OCDE ne vise plus que trois pays : le Liechtenstein, Monaco et Andorre. Changeant de stratégie, l’OCDE opte pour la négociation.

Combien pèsent-ils ?

les experts considèrent que leurs données sont peu fiables. Il faut alors s’en remettre aux estimations régulièrement réalisées par la Banque des règlements internationaux (BRI), la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (Cnuced), des cabinets d’audit ou des chercheurs. Ces études, forcément approximatives, donnent cependant une idée de l’importance des montants financiers en jeu : des milliards de milliards de dollars. Les poids économiques des paradis fiscaux sont très variables. Certains ont leur spécialité. Les Bahamas sont le domicile privilégié des fonds spécialisés, la Suisse est en tête pour la gestion de fortune…

Où sont-ils?

Peut-on lever leur secret bancaire ?

Au nom du « respect de la vie privée », la plupart des paradis fiscaux ont mis en place un secret bancaire renforcé. Les menaces américaines de rétorsion, lancées après les attentats du 11-Septembre, ont toutefois amené la plupart des places offshore à lever leur secret bancaire en cas d’enquêtes pénales (avec plus ou moins de restrictions). Il s’agissait ainsi de disparaître de listes noires internationales, préjudiciables à leur réputation.

Aujourd’hui, l’OCDE incite les paradis fiscaux à signer le plus grand nombre possible de « conventions d’échange de renseignements », accords bilatéraux entre un paradis fiscal et un pays sur les conditions de levée du secret bancaire. Les paradis fiscaux continuent donc de recourir à des artifices pour préserver la confidentialité de leur clientèle : c’est la clé de leur succès. Et, dans certains paradis fiscaux comme la Suisse, l’évasion fiscale n’est pas considérée comme un délit. Aussi refusent-ils de communiquer toute information, en cas d’enquêtes fiscales.

Comment les entreprises les utilisent-ils ?

La plupart des banques possèdent des filiales dans les paradis fiscaux, de façon légale. En principe, tous les bénéfices dégagés dans ces places sont donc déclarés à leur pays d’origine. Mais, selon les détracteurs des paradis fiscaux, ces banques, malgré les précautions qu’elles peuvent prendre, contribuent à la circulation de capitaux d’origine douteuse via leurs filiales. De nombreuses grandes entreprises ou fortunes individuelles ont aussi recours aux paradis fiscaux dans le cadre des savants montages juridiques d’optimisation fiscale. Totalement légales, ces pratiques sont cependant très critiquées.

Quel est le degré de complicité des autorités financières internationales?

Londres, la première place financière européenne, peut être considérée, de par sa perméabilité, comme le paradis fiscal par excellence. « Onshore » (souverain) par opposition à « offshore » (extraterritorial).

Les nombreux scandales de ces dernières années – argent de la drogue, commissions occultes dans des contrats d’armements… – mettent d’abord en relief la culture d’âpreté au gain régissant la gestion de patrimoine. Dans chaque banque, un déontologue doit vérifier la conformité des opérations avec la loi. Mais, la direction met souvent des bâtons dans les roues des contrôleurs internes. En outre, la prime de fin d’année, qui constitue l’essentiel de la rémunération des gestionnaires, dépend grandement de la performance de leur division… Moyennant de fortes commissions, ces banquiers ou gérants peuvent se montrer peu regardants.

Londres compte plus de 800 banques étrangères. Et certaines succursales d’institutions d’Europe du Sud et d’Amérique latine savent se montrer accommodantes avec l’argent d’origine douteuse. La City peut aussi compter sur une armée d’avocats et de comptables, susceptibles de concocter des structures financières mettant l’argent à l’abri du fisc. La constitution de trusts dont on ne connaît pas le bénéficiaire, administrés par un cabinet juridique ou d’audit, brouille les pistes et permet de dissimuler les avoirs.

Bien que les avantages fiscaux des riches étrangers résidant à Londres mais déclarant leur domicile fiscal à l’étranger aient été récemment réduits, le statut de « non dom » leur permet de ne payer pratiquement aucun impôt au Royaume-Uni. Ce statut – concocté pour attirer les grosses fortunes – encourage de facto la balade des fonds. Par ailleurs, l’Inland Revenue, le fisc de Sa Majesté, ferme les yeux sur les transferts de bénéfices entre filiales via des coquilles vides, les special purpose vehicles, qui leur permettent d’alléger au maximum les taxes sur les sociétés.

De plus, la Financial Services Authority (FSA), l’organisme de tutelle de la City, passe pour peu entreprenante face aux centaines de milliers de déclarations « d’activités suspectes » reçues chaque année des établissements financiers. Un compte douteux passe facilement inaperçu au milieu de milliards de dollars de transactions quotidiennes. Enfin, pour travailler à la FSA, il faut avoir la vocation, avec des salaires de misère comparés aux revenus des riches qu’il faut traquer. Les meilleurs finissent vite dans le privé.

Slideshow

« L’homme est un être raisonnable, mais les hommes le sont-ils? »— Raymond Aron, Conférence, Londres, 1960.

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