catastrophisme éclairé.

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Extrait du livre de Jean-Pierre Dupuy, Pour un catastrophisme éclairé, quand l’impossible est certain, Seuil 2002.

“J’ai, dans les années soixante-dix, travaillé avec Illich à une critique de ce type, dont l’objectif, précisément, était de mettre en évidence la contreproductivité des grandes institutions de nos sociétés : école, médecine, transports, etc.(1) . La radicalité de la critique s’accompagnait de dérision, qui était, à l’époque, une arme efficace. Elle fait aujourd’hui long feu : une société qui tremble pour l’avenir de ses enfants ne sait plus rire des travers qui l’accablent. Je reviens ici sur un élément de cette critique qui, bien que périphérique, me semble illustrer parfaitement la distinction que je viens d’établir : l’esprit du détour peut devenir un obstacle majeur à la mise en oeuvre de la rationalité instrumentale. J’ai, à l’époque, procédé avec mon équipe à des calculs bizarres mais rigoureux (2), qui ont conduit aux résultats suivants : le Français moyen consacrait plus de quatre heures par jour à sa voiture, soit qu’il se déplaçât d’un point à un autre dans son habitacle, soit qu’il la bichonnât de ses propres mains, soit, surtout, qu’il travaillât dans des usines ou des bureaux afin d’obtenir les ressources nécessaires à son acquisition, à son usage et à son entretien. Revenant récemment sur les données que nous avions rassemblées pour faire ce calcul, j’en suis venu à la conclusion que la situation présente est sans doute pire que celle d’il y a vingt ans (3). Si l’on divise le nombre moyen de kilomètres parcourus, tous types de trajets confondus, par cette durée (ou « temps généralisé »), on obtient quelque chose de l’ordre d’une vitesse. Cette vitesse, que nous avons nommée «généralisée », est d’environ sept kilomètres à l’heure, un peu plus grande, donc, que la vélocité d’un homme au pas, mais sensiblement inférieure à celle d’un vélocipédiste (4).

J’ai qualifié de « bizarre » le calcul en question. Il convient cependant de noter qu’il relève de la même problématique que les calculs auxquels procèdent les ingénieurs-économistes lorsque, devant comparer, par exemple, les avantages nets respectifs de deux modes de transport, ils établissent des « coûts généralisés » qui font intervenir une « valeur du temps ». Celle-ci étant en général calée sur le salaire horaire, le temps généralisé que nous avons calculé n’est autre que le coût généralisé des ingénieurs-économistes divisé par la valeur du temps. Au lieu de convertir les durées en unités monétaires, nous avons converti les coûts en unités de temps. Le résultat obtenu, arithmétiquement, signifie ceci : le Français moyen, privé de sa voiture, donc, supposons-le, libéré de la nécessité de travailler de longues heures pour se la payer, consacrerait moins de « temps généralisé » au transport s’il faisait tous ses déplacements présents à bicyclette — nous disons bien : tous ses déplacements, non seulement ceux qui lui font quotidiennement franchir l’espace qui sépare son domicile de son travail, mais aussi ceux qui, le week-end, le conduisent à sa distante maison de campagne et, les vacances venues, vers les rivages dorés d’une lointaine riviera. Ce scénario « alternatif » serait jugé par tous absurde, intolérable. Et cependant, il économiserait du temps, de l’énergie et des ressources rares, et il serait doux à ce que nous nommons l’environnement. Où done est la différence qui fait que, dans un cas, l’absurdité de la situation est patente, alors qu’elle reste masquée dans l’autre ? Car enfin, est-il moins comique de travailler une bonne partie de son temps pour se payer les moyens de se rendre à son travail ?

(1) Cf. Ivan Illich, Énergie et Équité. 2e éd.. Paris. Éd. du Seuil, coll. « Techno-critique », 1975 ; avec une annexe de J.-P. Dupuy, « A la recherche du temps gagné ».

(2) J’ai bien peur de n’avoir été, dans tout cela, que celui qui « mettait Illich en équations ». Là où celui-ci s’en tenait obstinément au langage religieux, je recourais non moins obstinément à la logique et aux mécanismes. Je m’en explique dans l’« Introduction » à mon Ordres et Désordres, Paris, Éd. chi Seuil, 1982.

(3) Jean-Pierre Dupuy, « Le Travail contreproductif », Le Monde de économie, 15 octobre 1996.

(4) La comparaison. pour être juste, exige que l’on prenne en compte non pas la vitesse moyenne effective de la bicyclette, mais bien sa vitesse généralisée. Cependant, le coût d’acquisition et les coûts d’usage et d’entretien de ce moyen de déplacement étant des plus modestes, la différence entre les cieux grandeurs est minime.

Article sur l’auteur J. P. Dupuy sur le site Wikipédia.

Un compte rendu du livre sur le blog Cercamon, idiot utile.

effondrement.jpgSur un thème voisin le livre plus facile d’accès de Jared Diamond, Effondrement, traduction française, Gallimard, 2006. L’auteur, biologiste et géographe, étudie le scénario de l’effondrement de plusieurs sociétés anciennes (ile de Pâque, Groenland Wiking, Mayas,…) et cherche à en comprendre les points communs.

Originally posted 2007-04-02 11:08:12. Republished by Blog Post Promoter

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