
Le témoignage de David Rousset, résistant déporté à Neuengamme, à proximité de Hambourg. Il décrit la vie quotidienne du camp, l’implacable discipline du camp, imposée par les SS. La hiérarchie byzantine entre les détenus de diverses origines, la division entre politiques et droits communs (ces derniers au dessus), la lutte de chaque instant pour la survie. Ce livre doit une partie de sa réputation au fait d’avoir été l’un des premiers témoignages publié à la libération. Sans posséder la force de celui de Jacques Anselme, L’espèce humaine, il permet de rappeler que la déportation ne fut pas uniquement raciale, et que le sort des résistants fut bien souvent terrible.
Texte à comparer également à ceux de Chalamov ou de Soljenitsyne sur le monde des Zeks en Union soviétique.
DIEU A DIT QU’IL Y AURAIT UN SOIR ET UN MATIN
Tous les matins, avant l’aube, le marché des esclaves. Les Gummi frap-
pent les crânes, les épaules. Les poings s’écrasent sur les visages. Les bottes tapent, tapent, et les reins sont noirs et bleus et jaunes. Les injures tonitruent_ Des hommes courent et se perdent dans les remous. D’autres pleurent. D’autres crient. Les concentrationnaires se cognent, s’enrouent de jurons, se chassent d’un Kommando à l’autre. L’aube lentement froide, en quelque saison que ce soit. Les équipes de travail se forment. Kapos et Vorarbeiter, des négriers. Leur alcool du matin : frapper, frapper jusqu’à la fatigue apaisante. A quatre heures, le sifflet mitraille le sommeil. La matraque secoue les lenteurs. L’atmosphère du dortoir est gluante. Les insultes installent la journée dans les cerveaux, en français, en russe, en polonais, en allemand, en grec. La longue attente heurtée, bousculée, criarde, pour le pain et l’eau tiède. Maintenant, sur cinq, zu flint. Un peu avant six heures, le S. S. va passer en revue les équipes de travail. Il se tient là, devant les hommes gris, un poing sur la hanche, les jambes écartées, le fouet, une longue lanière de cuir tressée, dans l’autre main. Les bottes brillent, claires, nettes, sans une trace de boue.
La dure et lente journée faite d’anxieuse attente et de faim. Pelles, pioches, wagonnets, le sel épais dans la bouche, dans les yeux, les blocs à enlever, les rails à placer, le béton à fabriquer, transporter, étendre, les machines à traîner, et S. S., Kapos, Vorarbeiter, Meister, sentinelles, qui frappent jusqu’à la fatigue apaisante.
Lorsque les Américains approcheront, ce sera la fuite obligatoire, insensée, vers nulle part. Des wagons de cent cinquante, cent soixante hommes, une faim hideuse au ventre, la teneur dans les muscles. Et, la nuit, les Hæftlinge s’entretueront pour dix grammes de pain, pour un peu de place. Le matin, les cadavres couverts d’ecchymoses, dans les fossés. A Woebbelin, il faudra monter la garde des morts avec des gourdins et tuer ceux qui mangent cette chair misérable et fétide des cadavres. Des squelettes étonnants, les yeux vides, marchent en aveugles sur des ordures puantes. Ils s’épaulent à une poutre, la tête tombante, et restent immobiles, muets, une heure, deux heures. Un peu plus tard, le corps s’est affaissé. Le cadavre vivant est devenu un cadavre mort.
Dans la nuit, les hommes se massent sur cinq. La neige est partout. Les phares de la porte principale beuglent dans la tempête comme des cornes barbares et puissantes. Quarante-cinq mille détenus montent vers la Grand’Place. Tous les soirs, immanquablement. Les vivants, les malades et les morts. Les injures rongent les lèvres et se taisent devant les dieux de la porte principale. L’orchestre ironique et bouffon scande la marche lente d’un peuple hagard. C’est un univers à part, totalement clos, étrange royaume d’une fatalité singulière. La profondeur des camps.
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