“Tant de derniers regards me hanteront pour toujours. Ceux des officiers marocains, généraux, colonels, capitaines, accusés d’avoir fomenté — ou de ne pas avoir prévu — la mutinerie contre Hassan II et ses invités au palais royal de Skhirat, conduits au lieu de leur exécution dans des véhicules militaires bâchés et ouverts à l’arrière. Ils se font face, assis sur deux bancs, et le photographe a capturé leur regard au moment où, par grand soleil, ils découvrent le peloton qui va les fusiller. Photo inoubliable, publiée dans Paris Match, qui saisit ce que Cartier-Bresson appelait « l’instant décisif » : on ne voit pas le peloton, on voit les yeux de ceux qui le voient, qui vont tomber sous ses balles et le savent. Malgré La Mort du père de famille de Greuze, Le Laboureur et ses enfants de La Fontaine, fables du passage paisible de la vie au trépas, toute mort « naturelle » est d’abord mort violente. Mais je n’ai jamais éprouvé la violence absolue de la mort violente autant que sur ce cliché, cet instantané. Dans cette fulgurance, des vies entières se lisent et se dévoilent : ces hommes sont des privilégiés du régime, des nantis, ils n’avaient pas pris le risque de mourir, contrairement aux héros de la Résistance qui, refusant le bandeau, se tenaient droits devant les fusils et demeuraient crânes jusqu’à la salve. Pourquoi me souviens-je si particulièrement d’un visage et d’un nom — dont je ne chercherai même pas à vérifier l’exactitude — : Medbou, il était, je crois, général et dévoué à son roi, mais la férocité et le large spectre de la répression n’allaient pas l’épargner. Il fait très chaud, des gouttelettes de sueur perlent à son front, l’irréparable va s’accomplir, l’ultime regard de Medbou, éperdu d’effroi et d’incrédulité, inspire la plus grande pitié.
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