Marcel Jouhandeau, considéré comme l’un des grands prosateurs français du XX° siècle est surtout connu pour ses chroniques de la vie provinciale, inspirées de son enfance. C’est le sujet de ce petit livre dans lequel il évoque les figures de son père et de sa mère, mais aussi un certain nombre de personnages hauts en couleurs. De très belles descriptions également de la vie rurale comme dans l’extrait ci-dessous.
LES BERRICHONS
Les jours de foire, le deuxième et le quatrième samedi du mois, on se levait de bonne heure, pour accueillir à leur arrivée, les Berrichons.
On ne pouvait pas être plus différent du paysan creusois, beaucoup moins cossu et moins majestueux dans son allure, mais plus varié dans ses types et la fantaisie de son accoutrement. Comme les nègres sont noirs et les Japonais fluets et jaunes, pour moi les Berrichons étaient rouges de figure et tous énormes, des colosses mafflus et carminés.
Les femmes portaient de petits bonnets plats et secs de cotonnade blanche sans ornement, noués sous le cou par une bride modeste, ce qui, sans rien enlever à la face de sa rondeur souriante, épanouie, en faisant paraître la tête plus petite, rehaussait la taille. Les épaules très larges étaient prises dans des caracos étriqués, la ceinture placée sous les bras, la jupe d’une ampleur démesurée, coupée dans une seule pièce de droguet épais, en s’évasant, se balançait comme une cloche dont l’extrémité rasait la terre. La crinoline est peut-être venue de là, mais nos Berrichonnes n’avaient recours à aucune armature de baleine, à aucune monture artificielle de jonc; leurs seules hanches avantageuses, leurs ventres et leurs fesses rebondies les en dispensaient et le rythme harmonieux qu’elles imprimaient en marchant, au balancement de cette coupole d’étoffe, n’en avait que plus de noblesse; merveille c’était surtout de les voir tout d’un coup s’arrêter et s’accroupir, s’ensevelir jusqu’aux yeux au milieu de ce moelleux coussin, de ce lit portatif; ainsi disparaît l’escargot dans sa coquille et quelle prestesse de leur part à en disposer autour
d’elles, comme sans y prendre garde, les articles. La physionomie des hommes, carrée, comme celle de ces dames était ronde, s’ornait de favoris châtains aux reflets d’or. Un blouson court, bleu vif, bouffait sous les bras, découvrant le pantalon de molleton massif juste au-dessus de la braguette; le chapeau était noir et large, voisin de ceux des prêtres, mais plus haut de fond et le feutre plus mou et soyeux, « à la Pâtre », disait mon père.
Leurs chevaux de trait étaient à leur échelle et leurs voitures couleur d’azur en proportion, recouvertes d’une bâche gris vert comme d’un dais que soutenaient de solides arceaux; elles avaient l’aspect d’alcôves ambulantes, de grottes profondes, perchées sur deux roues prodigieusement grandes; le front de mon père en atteignait juste le moyeu. De ces repaires obscurs et tintinnabulants d’où l’on voyait poindre de loin leurs visages avec l’aurore, ils tiraient après eux, l’automne des cageots remplis de fruits succulents, au printemps des claies ou des champs de lattes sur lesquels s’étaient promenés depuis la veille de charmants jardins de pâquerettes ou de pensées multicolores qui s’étalaient tout le long du trottoir de notre boucherie, en reposoir. Ils racontaient qu’ils étaient partis de chezeux comme le soleil se couchait et je me représentais comme infini ce voyage qui s’était déroulé d’une province à l’autre à travers les routes du monde, toute la nuit, aussi longtemps que j’avais dormi. Certes, à mes yeux d’enfant, ils ne semblaient pas moins étrangers que s’ils étaient venus des antipodes.
C’étaient toujours les mêmes couples qui nous visitaient, deux par deux, tous parents les uns des autres. Dans ma mémoire, fidèlement, je les retrouve et trait pour trait avec leur bonhomie, leur ironie; ils se ressemblaient tellement cependant que les différences échappaient. Mes parents qui entretenaient avec eux les relations les plus cordiales et les plus anciennes n’ignoraient rien de leur histoire jusqu’à la troisième génération, ni de leurs soucis les plus actuels, sur lesquels on les interrogeait au débotté, mais sans connaître leurs noms propres. Pour eux, comme pour moi, c’étaient les Berrichons.
Souvent, je m’étais demandé pourquoi, un soir, Élise et moi, nous étions demeurés en suspens si longtemps rue de La Boétie, devant un chariot de paysans chinois de l’époque de Han et comment j’avais pu pousser la folie jusqu’à proposer de vendre tout ce que nous
possédions pour l’acheter? Maintenant je sais : c’est qu’il me rappelait — arrivant devant notre porte dans mon enfance les jours de foire —, la hiératique voiture des Berrichons.
Originally posted 2011-07-29 09:09:45. Republished by Blog Post Promoter
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